Molière lisant sa comédie du Tartuffe chez Ninon de Lenclos

XIX ème siècle

Molière lisant sa comédie du Tartuffe chez Ninon de Lenclos

Gravure de Jean-Louis Anselin (1754-1823) d’après Nicolas André Monsiau (Paris 1754/1837)

Dimensions à vue
57 cm H x 77 cm L

Dimensions du cadre

72,5 cm H x 94,5 cm L

Monsiau a exécuté au moins deux versions de ce tableau, l’une exposée au Salon de 1802 et l’autre conservée à Paris, à la bibliothèque de la Comédie Française.

Notre gravure est conforme à la version exposée au Salon.

Analyse du tableau conservé au musée bibliothèque de la Comédie Française, présentant quelques variantes comme l’absence du personnage entre Lully, Pierre et Thomas Corneille en bas à gauche.

Le Grand Siècle est marqué dans le domaine littéraire par l’émergence de la préciosité, à la faveur du développement des salons tenus par des femmes telles que Madelaine de Scudéry ou Ninon de Lenclos. Ces espaces de sociabilité intellectuelle sont fort prisés dans la capitale. L’âge classique se caractérise également par la promotion d’un genre théâtral souvent dans l’ombre de la tragédie : la comédie, qui s’incarne alors sous la plume de Molière. Sganarelle et Tartuffe figurent parmi ses personnages, le premier apparaissant pour la première fois dans la farce Le Médecin volant (vers 1645), le second dans la pièce éponyme Le Tartuffe ou l’Imposteur en 1664.

Or, plus d’un siècle plus tard, cette théâtralité est convoquée à l’envi sous la Restauration (1815-1830). Royauté comme Eglise catholique éprouvent le besoin de réaffirmer une identité malmenée par deux décennies de révolution et d’Empire ; un vaste mouvement missionnaire rigoriste est lancé, suscitant l’ire des populations qui, en retour, se livrent à des protestations et des charivaris contre ce qu’elles jugent être un complot clérical. Dans ce contexte traumatique, l’élaboration du tableau de Nicolas-André Monsiau prend une résonance toute particulière : il rappelle le succès de la pièce du Tartuffe, maintes fois représentée en cette première partie du XIXe siècle, signe d’un questionnement sur l’hypocrisie, la tromperie et la légitimité.

Le peintre est d’ailleurs un des premiers à représenter des scènes de genre historique moderne. Inondé par un rai de lumière issu de la fenêtre, Molière déclame son texte, une main levée, l’autre brandissant Le Tartuffe qui vient d’essuyer de virulentes critiques en raison de sa dimension subversive, d’autant plus mal admise que le parti dévot pèse de tout son poids à la cour. Le dramaturge embrasse désormais la comédie de mœurs, fondée sur la vraisemblance des caractères, ici celui de l’hypocrisie pieuse. A deux reprises, en 1664 et en 1667, la pièce est interdite, malgré les modifications qui y sont apportées. Il faut attendre 1669 et le décès de la reine mère pour qu’elle soit autorisée. Cette lecture de la pièce interviendrait peu de temps après la première condamnation de Molière, dans le salon que tient Ninon de Lenclos au 36 rue des Tournelles à Paris. Or, l’intérêt du tableau ne se limite pas à Molière, élément certes prégnant dans ce parterre exclusivement masculin de savants, d’artistes et d’écrivains composé notamment de Pierre et Thomas Corneille, de Jean-Baptiste Lully, de Racine, Jean de la Lafontaine, Nicolas Boileau, Chapelle, Baron, le grand Condé, La Bruyère, Pierre Mignard, La Rochefoucault, mais aussi le Maréchal de Vivone, Philippe Quinault, Saint Evremont et François Girardon. L’enjeu de la toile réside également dans la présence centrale de Ninon de Lenclos, quelque peu alanguie, légèrement vêtue d’une robe anachronique pour le règne de Louis XIV et dont la clarté attire le regard du spectateur comme de l’assistance.

Nicolas-André Monsiau donne à voir l’auteur et une partie de son travail préparatoire, représenté ici par la lecture en public. Sa présence au premier plan, debout, et son nom dans le titre de la toile, témoignent du passage à la postérité de sa personne et de son Œuvre. En effet, le peintre opère un brouillage chronologique afin de transposer le sens du Tartuffe dans le contexte troublé de la Restauration. Tout au long de cette période, le public se voit offrir des représentations vaudevillesques de Molière. Cette « tartufferie » s’incarne à travers la mise en musique, sur des airs populaires, de certains monologues de la pièce, les multiples représentations théâtrales, illustrant la tendance à une instrumentalisation politique de la théâtralité. Le tableau de Nicolas-André Monsiau est en ce sens avant-gardiste, puisqu’il semble avoir été réalisé entre 1802 et 1810, sous l’Empire.

Source: Myriam DENIEL TERNANT, « Molière », Histoire par l’image